
Fidèle à son projet de « romans sans fiction » dont les titres se terminent par la lettre « a », Patrick Deville publie cette œuvre pour laquelle il obtient le prix Fémina en 2012. Il nous propose une biographie d’un personnage haut en couleur, le biologiste Alexandre Yersin, bien oublié, mais qui est pourtant l’inventeur du bacille qui porte son nom, celui de la peste. L’intérêt du livre, au-delà de la découverte d’un sympathique touche à tout, est le ton par lequel l’auteur nous amène à nous intéresser à cet homme : ironique, voire humoristique, il colle bien au caractère nomade, dans tous les sens du terme, de Yersin.
Celui-ci est un médecin, élève de Pasteur, et est ami avec d’autres pasteuriens, comme Roux et Calmette, le C du BCG. Avantage indéniable pour un biographe, Yersin, qui a beaucoup voyagé, a entretenu des correspondances soutenues avec eux et bien d’autres, ainsi qu’avec sa mère et sa sœur. Deville utilise ces documents mais a aussi l’astuce d’imaginer le « fantôme du futur » qui suit son héros pas à pas en notant ses faits et gestes sur un carnet en peau de taupe. Dans une de ses lettres, on trouve la phrase « Demander de l’argent pour soigner un malade, c’est un peu lui dire la bourse ou la vie ».
Car ce n’est pas la réussite sociale qui passionne le médecin-biologiste (« Il n’a jamais voulu agir dans l’Histoire »). Il s’ennuie vite à rester sur la même voie. Du laboratoire, il se lance dans la marine, il s’intéresse à la géographie, à l’anthropologie, à l’exploitation du caoutchouc. Et tout à fait concrètement : il cartographie des régions de l’Asie alors inconnues des européens, il rencontre des peuples de chasseurs cueilleurs en compagnie d’un prêtre : « Yersin au milieu de la place déballe ses instruments scientifiques. Les jambes écartées, le regard levé vers le ciel, il prend ses latitudes et ses longitudes, cherche le soir la Polaire, mesure au baromètre les altitudes. Le père sort les crucifix et les encensoirs, dit la messe, marmonne et lève les bras vers son dieu qui semble se tenir non loin de la Polaire. C’est la première fois que les Sedangs rencontrent de plus sauvages qu’eux et assistent à leurs rites impayables ».
Le livre est alerte, les chapitres sont courts, et la chronologie obéit plus à l’écrivain qu’à son personnage. Nous suivons en particulier Yersin vers la fin de sa vie fuyant une France qui s’apprête à accepter la botte nazie. Et surtout on n’oubliera pas les pages cocasses du roman, comme celles qui nous content la découverte du vaccin contre Yersina Pestis : « On inocule le charbon du mouton à une poule : elle s’en fout et rigole. Ça la chatouille. On la plonge dans une baignoire d’eau froide : elle fait moins la maligne et meurt du charbon. (…) Yersin s’attaque au pigeon. Le pigeon est un peu le rat du ciel, un rat auquel on aurait vissé des ailes avant de le repeindre en gris . » Etc.
Andreossi








